" LA NORMANDIE, COOPERER OU S'EFFACER ? "

 

 

Le 8 juin 2011, paraissait dans le journal Libération un manifeste signé par douze géographes des universités de Caen, Le Havre et Rouen.

Cette tribune était l’occasion de prendre position sur l’avenir de la Normandie, alors que les démarches susceptibles de faire avancer la région peinent à se développer : la réunification de la Basse-Normandie et de la Haute-Normandie souhaitée par une majorité de la population semble buter sur des obstacles politiques, le réseau Normandie-Métropole qui visait à développer le triangle métropolitain Caen-Le Havre-Rouen a été dissous en 2009 et les villes normandes paraissent plus enclines à jouer séparément la carte du Grand Paris.

 

Le site indépendant normandie-metropole.fr entend affirmer ses ambitions en publiant ce manifeste en page d’accueil :

·  porter la flamme d’une région qui ne se résout pas à demeurer divisée et satellisée, dans une orbite parisienne dont la proximité peut par ailleurs constituer un atout ;

· favoriser l’émergence d’une culture commune aux trois grandes cités normandes, dont la coopération en matière de développement économique, de déplacements et d’environnement, de politique culturelle et universitaire notamment, est un levier essentiel du développement régional.

 

« Dans le cadre des projets du Grand Paris - pour lesquels l’architecte urbaniste Antoine Grumbach a proposé une urbanisation linéaire de la capitale jusqu’à la mer - la réflexion sur l’avenir de la Normandie a été largement ouverte. Nous sommes des géographes, nous avons été associés individuellement à certains aspects du débat, mais nous regrettons qu’une réflexion n’ait pas été engagée concernant l’ensemble du territoire normand, et que les intérêts de chacun, région, département ou grande ville, aient été le plus souvent préférés à une vision régionale et globale dans le cadre de l’Hexagone et de l’Europe. Conscients du temps que nous avons consacré à ces questions, nous pensons utile de prendre position sur quelques points essentiels.

 

Province historique, la Normandie, Haute et Basse associées ou réunies, constitue une belle et grande région. Située à proximité des deux plus importantes métropoles d’Europe, Paris et Londres, elle est à la fois terrienne et maritime.

Elle associe à toute la gamme des activités économiques, agriculture, élevage, industrie, commerce maritime, pêche, tourisme, un patrimoine naturel et culturel qui fait le charme de ses campagnes, de son littoral et de ses villes. Le triangle des trois grandes cités, Rouen, Caen et Le Havre, vaut bien une métropole de niveau européen, d’autant plus qu’il est complété par un réseau serré de petites villes et de villes moyennes.

 

Pour autant, tout ne va pas pour le mieux dans l’univers normand. Un seul indice : la démographie y est atone, le déficit migratoire sensible au profit de la région parisienne, surtout chez les jeunes. Et le nom de Normandie, pourtant connu du monde entier, semble plutôt dévalué en France et en Normandie même.

Entre une métropole parisienne devenue mondiale, un Nord-Pas-de-Calais en renouveau, une Bretagne pourtant partie de plus loin et des Pays de la Loire redynamisés autour de Nantes, toutes régions très actives, les deux petites Normandie seraient-elles devenues un angle faible de l’Hexagone après en avoir été longtemps un point fort ?

 

La capacité d’initiative des collectivités locales n’est pas en cause, mais leurs actions se développent dans des périmètres limités et elles peinent à se coordonner. Leur impuissance récurrente à construire collectivement un projet territorial s’est traduite par des échecs successifs.

Fragmentée par ses rivalités internes, la Normandie n’est pas en mesure de combler son retard dans le domaine des communications. Elle est mal reliée à l’aéroport de Roissy, pourtant proche, et l’absence de liaison ferroviaire performante de Caen avec Rouen et Le Havre reste une question ouverte. Le port du Havre est dépendant d’un hinterland trop limité.

Des activités phares sont menacées à moyen ou long terme : le pétrole et le nucléaire, les industries mécaniques, l’élevage… Pour les renouveler et en créer de nouvelles, il faut soutenir des orientations transversales au développement.

 

- La façade maritime de la Normandie ouvre la France sur l’une des mers les plus fréquentées du monde. Il convient de rompre avec l’absence d’une politique maritime nationale. La Région doit se donner les moyens d’intervenir dans les échanges internationaux, plus généralement dans le domaine maritime.

 

- L’amélioration des connexions de la Normandie tout entière est un enjeu majeur : avec Paris, les aéroports internationaux, le réseau des trains à grande vitesse européen comme entre Caen, Rouen et Le Havre. Il faut aussi étendre et structurer les arrière-pays portuaires en développant le fret ferroviaire et la navigation fluviale.

 

- Le développement futur de la région impose d’amplifier et de diversifier les actions de formation initiale et continue, pour combler les retards en matière de compétences qui pénalisent son développement économique, social et culturel. Il faut stimuler et accompagner la recherche, l’innovation et les initiatives.

 

- Il est temps d’ouvrir sur ces questions un débat citoyen qui ne se limite pas à des manifestations médiatiques ou à une communication institutionnelle. Il s’agit de combiner le développement économique avec la qualité des relations sociales, le respect du cadre de vie et l’épanouissement culturel.

 

La Normandie qui a été illustrée par Guillaume le Conquérant, Alexis de Tocqueville, Gustave Flaubert, et qui a été le berceau de l’Impressionnisme et de beaucoup d’autres créations artistiques et culturelles, ne doit pas être seulement considérée comme un espace économique mais aussi comme un espace vécu, qui doit tenir toute sa place dans les grandes évolutions du monde. Ainsi pourraient converger, avec audace et esprit de coopération, les initiatives et les volontés pour promouvoir un nouveau modèle de développement. »

 

 

Par Douze géographes des universités de Caen, du Havre et de Rouen

à propos du débat sur la Normandie :

Arnaud BRENNETOT (Rouen), Madeleine BROCARD (Le Havre), Pascal BULEON (Caen), Michel BUSSI (Rouen), Sophie DE RUFFRAY (Rouen), Anne-Marie FIXOT (Caen), Armand FREMONT (Caen et Paris), François J. GAY (Rouen), Yves GUERMOND (Rouen), Robert HERIN (Caen), Bruno LECOQUIERRE (Le Havre), Laurent LEVEQUE (Le Havre).